Drylorn et le Crabe Mélomane

 Sur les quais d'Irounos, au cÅ“ur du continent d'Eriawn, le vent du sud fouettait les pavés  avec brutalité. Mais ce vent, chariant l'odeur des embruns, n'était rien comparé à la tempête d'autosatisfaction qui habitait Drylorn.

A flanc de falaise, Irounos avait beau être modeste par la taille, elle constituait un carrefour maritime vital où les robustes nefs du continent croisaient toutes sortes de navires de commerce. Ses quais de bois vermoulu, saturés d'une odeur tenace de morue séchée, bruissaient en permanence d'un commerce international aussi lucratif que crasseux.


Le grand, l'illustre, l'incomparable Drylorn, homme-tigre au pelage flamboyant, légende vivante ayant inspiré certains bardes toisait la cité portuaire avec un mépris non dissimulé.

— Franchement, grommela-t-il en ajustant sa tunique de cuir exagérément, envoyer le plus grand aventurier d'Eriawn récupérer la broche sacrée de la grande prêtresse de Glaad dans un port sentant le hareng rance... C'est un gâchis de talent intersidéral.

La mission était pourtant simple : retrouver le bijou dérobé par un voleur de bas étage. La piste le mena tout droit dans l'échoppe la plus crasseuse du quartier bas, tenue par une vieille marchande de tripes qui n'avait même pas daigné se lever à son arrivée. Quelques marins, négociant la revente de marchandises douteuses, se turent à son arrivé.

— Un voleur est passé par ici ! tonna Drylorn, une main sur le pommeau de son arme et bombant le torse au maximum. Qu'il se rende immédiatement avant de subir ma colère !

La vieille femme leva un regard éteint, pointant d'un air blasé, son doigt crochu vers un imposant bocal d'eau saumâtre posé sur le comptoir.

— Ton redoutable voleur certainement là. Il a essayé de me refourguer ta camelote pour acheter du lard séché, mon petit chat. J'ai refusé. C'est Karkin.

Drylorn s'approcha, fronçant les sourcils. Dans le bocal, un crabe de la taille d'un chat, la carapace pleine de bernacles, tapotait frénétiquement la broche d'argent contre le verre en cadence, produisant un son de castagnettes tout à fait agaçant.


L'aventurier se figea. Son sourire arrogant se congela net sur son museau.

— Attends... Tu es en train de me dire que mon voleur est un... un crustacé mélomane ?

— Un bestiau avec des pinces digne d'un fer forgé, ricana la vieille. Et il adore la musique celtique. Bon courage pour négocier.

Drylorn déglutit. Finir le bout du nez lacéré par un crabe mettrait un sérieux coup à sa légende. Surtout devant trois marins avinés qui le reluquaient déjà en ricanant. Mais la prime promise par Glaad valait bien un peu de dignité piétinée.

Il se racla la gorge, se rapprocha du bocal, et prit une voix mielleuse à faire fuir les goélands :

— Allons, mon petit ami... Un artiste de ton envergure ne va pas s'encombrer d'un métal aussi lourd. Si tu me la rends, je...

Clac ! Le crabe projeta une pince menaçante contre la vitre. Drylorn sursauta en arrière avec un gémissement étouffé, manquant de s'étaler dans un cageot de vieilles carpes.

— Très bien, puisque la diplomatie échoue face à tant de barbarie... rugit-il, vexé comme un pou.

Saisissant une vieille cuillère en bois sale sur le comptoir, il l'agita dans le bocal. Karkin, agacé par le mouvement, pinça férocement la cuillère.

Drylorn tira alors brusquement la cuillère en l'air, projetant Karkin hors de l'eau. Le crabe, surpris en plein air, battit frénétiquement l'air avec ses pinces, cherchant à se saisir de son bourreau. Se faisant il lacha la broche.

D'un coup de patte agile, l'aventurier attrapa la broche au vol. Il laissa retomber son voleur au fond du bocal avec un air victorieux. L'eau saumâtre et malodorante éclaboussa sa tunique.

— HA ! Par les dragons de Dragonpeack ! tonna-t-il aussitôt, reprenant contenance en redressant son col d'un air triomphant. Qu'on se le dise à Irounos et dans tout Eriawn : aucun être vivant, fut-il armé de pinces redoutables, ne résiste à Drylorn le Flamboyant !

La vieille femme soupira en observant sa cuillère entre les pinces du crabe furieux, tandis que les marins reprenaient déjà leurs négociations. Drylorn sortit de l'échoppe d'un pas fier, jurant intérieurement qu'il se ferait rembourser un pressing sur la note de frais de la grande prêtresse.

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Bonne journée, Kénavo.

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