La pluie de Filandre ne tombait pas, elle s'insinuait. Fine comme une aiguille, elle pénétrait le cuir du manteau de Branwyll et collait ses cheveux sombres à son front, mais l'homme, s'il en était un, ne cillait pas. Il était immobile, fondu dans le décor de granit et d'ajoncs, tel un menhir millénaire. Sous ses bottes, la tourbe exhalait une odeur de fermentation ancienne, un mélange de racines pourries et de souvenirs perdus.
Le sol vibra soudainement. Un grondement sourd, semblable au frottement de deux plaques de schiste, monta des profondeurs et fit trembler le sol. Puis, un silence trop lourd pour être naturel s'installa.
C'est alors que la lande explosa dans une gerbe de vase noire.
La Vouivre des Sables-Gris jaillit, une masse de muscles noueux de près de cinq mètres de long. Sa
peau n'avait pas l'éclat des dragons, elle était mate, rugueuse comme du grès, parsemée de plaques osseuses où s'accrochaient des lambeaux de lichen. Ses yeux, deux fentes d'un jaune bilieux, fixèrent Branwyll avec une intention prédatrice.
D'un geste lent, presque cérémoniel, Branwyll empoigna la garde de son arme. Lorsqu'il tira Glasgowyr de son fourreau, le bruit du métal glissant ne fut pas un simple frottement, mais un murmure qui sembla apaiser le vent.
La lame était une merveille d'un autre âge. Forgée dans un métal grisâtre aux reflets irisés, elle ne ressemblait à aucun acier connu dans les royaumes connus. Dès qu'elle fut exposée à l'air chargé de tension, des nervures bleues commencèrent à courir sur sa surface, comme des veines s'éveillant à la vie. Une lueur azur, froide et hypnotique, baigna soudainement la boue alentour.
La Vouivre poussa un sifflement strident, révélant une gueule chargée de dents ivoires, incurvées comme des hameçons. Elle se déplaça en avant avec une vitesse foudroyante.
Branwyll pivota sur lui-même, son manteau claquant dans le vent. La mâchoire de la bête mordit le vide, n'emportant qu'une poignée de fougères. Dans le même mouvement, l'homme pressa son pouce contre la première pierre précieuse du pommeau : une cornaline sombre, gravée de la rune Anam-Teine.
— Éveille-toi, souffle des ancêtres !
La lueur bleue de Glasgowyr fut instantanément dévorée par une incandescence blanche. La lame ne brûlait pas de flammes, elle vibrait d'une chaleur telle que les gouttes de pluie s'évaporaient à son contact dans un sifflement furieux.
La bête riposta d'un coup de queue, une masse de pointes acérées capable de faucher un chêne. Branwyll ne recula pas. Il bondit par-dessus le membre écailleux et, en retombant, il abattit Glasgowyr sur le flanc du monstre. Le métal étrange entra dans la chair comme dans de l'eau. Il n'y eut aucune résistance. La rune de feu cautérisait la plaie à mesure qu'elle l'ouvrait, arrachant à la Vouivre un rugissement de pure agonie.
Un léger jet de sang, épais et noir comme de l'encre de seiche, réussi néanmoins a éclabousser le visage de Branwyll. L'odeur de la chair brûlée et du soufre emplit l'air.
Folle de rage, la créature se cabra et tenta de l'écraser de tout son poids. Branwyll glissa entre ses pattes massives, pataugeant dans la vase noircit. Il voyait désormais une faille sous la gorge, là où les écailles s'écartaient pour laisser passer les gros vaisseaux.
Il empoigna Glasgowyr à deux mains, les muscles de ses bras saillants sous l'effort. La lame pulsa plus violement, reconnaissant la proximité du cœur de la bête. Dans un cri viscéral, Branwyll enfonça l'épée des Anciens dans la gorge du monstre et remonta brutalement vers la mâchoire.
Le craquement fut sec, définitif. La lame trancha les vertèbres cervicales, sectionnant la moelle épinière et les tendons dans un déluge de sève vitale et de sang noir. Dans un ultime mouvement Branwyll trancha tête de la Vouivre, immense et lourde, qui se détacha du tronc et roula dans la bruyère, ses yeux jaunes s'éteignant lentement.
Le corps massif s'effondra dans un bruit sourd, labourant la tourbe une dernière fois avant de se figer.
Branwyll resta debout, haletant, le visage maculé de cette fange héroïque. Il regarda Glasgowyr. La lueur bleue s'estompait déjà , le métal étrange redevenant mat, buvant le sang de la bête jusqu'à redevenir propre. Il essuya son visage d'un revers de manche, sentant la morsure du froid revenir.
Le contrat était rempli. Mais alors qu'il rengainait son arme, il jeta un regard vers les brumes plus lointaines. Là -bas, d'autres chants s'élevaient, et Branwyll savait que le repos n'était qu'une illusion entre deux batailles.
Le village de Filandre n’avait rien d’accueillant sous le crépuscule. Les masures de pierre basse semblaient s’écraser contre le sol pour échapper au vent, et les rares fenêtres éclairées clignotaient comme des yeux malades.
Branwyll entra dans l’auberge de « La Charrue Rompue », qui servait aussi de maison commune. À son passage, le brouhaha des conversations s’éteignit brusquement. L’odeur d'encens et de cidre aigre fut balayée par celle, bien plus sauvage, qui émanait du chasseur : un mélange de vase, de sang froid et de sueur.
Le maire, un homme replet nommé Goulven, dont les doigts boudinés trituraient nerveusement une chaîne d’argent, était assis près de l’âtre. Il releva les yeux, son teint blafard devenant livide en voyant l’état de la tunique de Branwyll.
Sans un mot, Branwyll s’approcha de la table massive en chêne. Il détacha de sa ceinture une lourde besace de cuir brut, imprégnée de fluides noirâtres. Il la posa lourdement sur le bois. Le choc fit sauter les chopines de d’étain.
Dans un bruit de succion écœurant, il en sortit la langue bifide de la Vouivre, longue comme un avant-bras d'homme et parsemée de papilles cornées, ainsi que la corne frontale de la bête, encore luisante de sève vitale.
— La Vouivre des Sables-Gris ne hantera plus vos tourbières, dit Branwyll d'une voix qui semblait sortir de la terre elle-même.
Goulven déglutit, évitant de regarder les restes du monstre.
— C’est... c’est une bonne nouvelle, maître Branwyll. Mais les temps sont durs, vous savez. La récolte de seigle a été gâtée par les brumes, et le bétail...
Le regard de Branwyll se posa sur lui. C’était un regard sans colère, mais d’une froideur plus tranchante que le givre sur un menhir. Sa main droite, celle qui maniait Glasgowyr, Il s'appuya lentement sur la table plongeant se regard d'une lueur sourde qui faisait frémir l'air dans celui, fébrile, du maire.
— J’ai versé mon sang et celui de la terre pour que vos enfants puissent à nouveau jouer près des saules, coupa Branwyll. Ne me parlez pas de récoltes. Parlez-moi de justice.
Le maire, sentant une pression invisible peser sur ses épaules, fit un signe fébrile à son secrétaire. Ce dernier déposa une bourse de cuir sur la table. Le tintement de l’or fut le seul son dans l’auberge.
Branwyll prit la bourse, en vérifia le poids d'un geste machinal, puis la rangea dans son manteau sans même la compter. Il n’était pas venu pour l’or, mais pour l’équilibre. Il se tourna vers la sortie, mais s’arrêta sur le seuil.
— Enterrez ces restes sous un chêne, ordonna-t-il sans se retourner. La terre a besoin de reprendre ce qu'elle a créé, ou la souillure reviendra sous une autre forme.
Il poussa la porte lourde. Dehors, la pluie s'était enfin calmée, laissant place à un ciel d'encre où perçaient quelques étoiles froides. Branwyll monta sur son Galet-Mousse, une bête robuste aux flancs fumants, et s'enfonça dans la nuit.
Derrière lui, Filandre retrouvait son calme, mais pour Branwyll, le chemin ne s'arrêtait jamais. Tant que les runes de son épée chanteraient et que les brumes cacheraient des secrets anciens, l'ombre des Anciens aurait besoin de son bras. Le chapitre de Filandre était clos, mais la lande, immense et souveraine, lui murmurait déjà de nouveaux noms à inscrire dans le sang et la pierre. Il reprit son chemin vers la terre des elfes entreprit quelques jours plus tôt.
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